Par : Mouhameth Galaye Ndiaye,
Théologien et philosophe
L’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la Mourīdiyya, ne cesse d’inspirer réflexion et recherche. Après avoir exploré la dimension de la non-violence dans sa pensée, il m’a été demandé à plusieurs reprises par des disciples mourides, notamment à la suite de mes interventions sur Walf TV et Touba TV, d’approfondir la question de cette théorie. Ces disciples, désireux de mieux comprendre cette facette essentielle de l’enseignement du Cheikh, m’ont ainsi incité à formaliser cette réflexion sous la forme du présent article académique.
Cependant, il importe de souligner que cette théorie que j’ai pu découvrir dans les écrits du Cheikh n’est pas seulement un concept philosophique ou mystique ; elle constitue un véritable programme de transformation intérieure et sociale, articulé autour de principes éthiques, spirituels et pratiques. Pour de nombreux disciples et chercheurs contemporains, cette perspective offre un éclairage inédit sur la portée humaniste et universelle de l’œuvre de Cheikh Ahmadou Bamba, et justifie pleinement l’attention académique que nous lui portons.
Cheikh Ahmadou Bamba n’a pas abordé cette question sous l’appellation classique d’« Homme parfait » (al-insān al-kāmil) (الإنسان الكامل), telle qu’on la rencontre chez certains penseurs soufis, qui en ont fait un concept à la fois complexe et difficile d’accès. En réalité, le Cheikh a préféré recourir à l’expression « perfection humaine » (al-kamāl al-insānī) (الكمال الإنساني), qui, bien que proche sur le plan lexical, en diffère significativement sur le plan conceptuel et théorique.
En effet, la notion de perfection humaine telle qu’élaborée par Cheikh Ahmadou Bamba se distingue par sa clarté, son accessibilité et sa portée pratique. Loin des spéculations métaphysiques complexes que l’on retrouve chez certains maîtres soufis tels qu’Ibn ʿArabî(558 H / 1240 – 638 H / 1165 ap-J-C) ou ʿAbd al-Karîm al-Jîlî (767 H / 1366 – 826 H /1424 ap-J-C) pour lesquels la figure de l’« homme parfait » constitue une entité ontologique et cosmologique souvent réservée à une élite initiée, Cheikh Ahmadou Bamba adopte une posture différente. Il ne traite pas cette idée sous l’angle d’une doctrine ésotérique abstraite, mais l’inscrit dans une dynamique pédagogique et éthique concrète.
Ainsi, sa conception du perfectionnement de l’être humain repose sur une méthodologie à la fois claire, structurée et praticable. Elle est destinée à l’ensemble des croyants, quels que soient leur niveau intellectuel ou leur capital spirituel initial. Ce faisant, le Cheikh confère à cette notion une portée universelle et en fait un instrument de réforme intérieure, accessible à toute personne sincèrement engagée sur le chemin de Dieu.
Ce choix assumé d’une approche résolument « pragmatique » répond à la volonté du Cheikh d’enraciner son enseignement dans les réalités existentielles de ses contemporains, en particulier celles des populations d’Afrique de l’Ouest, et plus spécifiquement des Sénégalais, avec lesquels il entretenait une proximité tant sociale que spirituelle. Cette orientation méthodologique trouve sa justification dans le contexte historique critique qui fut le sien : une époque caractérisée par une ignorance quasi généralisée, un effondrement des repères spirituels et une perte manifeste de l’éthique religieuse. Dans ce climat de désarroi intellectuel et moral, une large frange des élites s’était détournée des enseignements authentiques de l’islam, cédant à la passivité spirituelle.
Face à cette situation, Cheikh Ahmadou Bamba a délibérément opté pour un discours accessible, ajusté à la compréhension et aux préoccupations de ses coreligionnaires. Son ambition n’était pas de s’adresser à une élite restreinte par le biais de spéculations métaphysiques hermétiques, mais d’élever progressivement l’ensemble des croyants vers un idéal de perfection humaine, alliant éthique, spiritualité et responsabilité sociale. Il s’agissait pour lui de proposer un itinéraire spirituel clair, fondé sur une pratique concrète, susceptible de transformer l’individu de l’intérieur et, par ricochet, de réformer la société dans son ensemble.
En réalité, lorsque Cheikh Ahmadou Bamba aborde dans ses écrits la question de la perfection humaine (al-kamāl al-Insānī), c’est avant tout pour parachever et compléter son projet éducatif. Plutôt que de s’en tenir à l’articulation classique entre savoir (‘ilm) et pratique (‘amal), il y introduit un troisième élément fondamental : l’éthique du comportement, ou l’adab (la préséance). Ainsi, son modèle éducatif se déploie selon une triade cohérente : un pôle théorique/épistémologique, représenté par le savoir ; un pôle pratique, représenté par l’action ; et un pôle axiologique, représenté par l’adab, entendu ici comme la discipline morale et spirituelle qui régit la relation à soi, à autrui et à Dieu.
Cette trilogie rejoint d’ailleurs une classification bien établie dans la tradition philosophique, qui distingue l’épistémologie (la connaissance), l’ontologie (l’être) et l’axiologie (les valeurs).
À ce propos, Cheikh Ahmadou Bamba écrit :
| وَاعْلَمْ بِأَنَّ الْعِلْمَ وَالأَعْــــــمَالَا | كَــأَدَبٍ تُـكْـسِـبُـكَ الْكَــمَالا |
| مَنْ لَمْ يَحُزْ مِنْ هَذِهِ شَيْئاً وَلَمْ | يُحِبَّهَا فَإِنَّهُ النَّــفْسَ ظَــلَــــــــــمْ |
« Sache que la science, la mise en pratique,
Ainsi que l’éthique te procurent la perfection.
Quiconque est dépourvu de ces vertus et ne les chérit point,
A, en vérité, nui à sa propre âme.»
Il écrit en prose :
«الأمور على ثلاثة أقسام: العلم النافع والعمل الصالح والأدب المرضية؛ فالعلم النافع يتولد من علم عيوبك، والعمل الصالح يتولد من الانقياد إلى الله، والأدب المرضية توصلك إلى الله وتقربك منه».
« Les choses se divisent en trois catégories : le savoir utile, l’action vertueuse et le comportement agréé. Le savoir utile naît de la connaissance de ses propres défauts, l’action vertueuse découle de la soumission à Dieu, et le comportement agréé te conduit vers Dieu et te rapproche de Lui. »
Dans une recommandation importante adressée à l’un de ses disciples, le Cheikh déclare :
«اعلم أيها المريد أني آمرك بستة أشياء وأنهاك عن ستة أشياء كما طلبت. فالستة التي آمرك بها فهي الإيمان والثاني الإسلام والثالث الإحسان والرابع التمسك بالقرآن والخامس التقوى والسادس طلب العلم مع العمل والأدب (…) ومن جهل ولم يطلب العلم مع العمل والأدب إلى موته فقد ضيع عمره (…)».
« Sache, ô mourîde, que je t’ordonne six choses, et je t’en interdis six autres, comme tu me l’as demandé. Les six que je t’enjoins sont : la foi (al-Imān), ensuite l’islam, puis l’excellence spirituelle (al-iḥsān), l’attachement au Coran, la piété (taqwâ) et enfin la quête du savoir, accompagnée de la mise en pratique et de l’éthique (…). Quant à celui qui, ignorant, ne recherche pas la science alliée à la mise en œuvre et à l’éthique jusqu’à sa mort, il aura gaspillé sa vie (…). »
Ainsi se dessine, à travers la trilogie articulée par Cheikh Ahmadou Bamba – le savoir (ʿilm), la pratique (‘amal) et l’éthique (adab) – une vision holistique de l’éducation et de la formation de l’être humain. Ce triptyque constitue le socle indissociable de son projet pédagogique et spirituel, où la connaissance ne saurait être dissociée de l’action vertueuse ni de la noblesse des comportements.
Par cette architecture éducative rigoureuse mais accessible, le Cheikh ne vise pas seulement l’érudition ou la conformité extérieure aux rites, mais un véritable cheminement vers la perfection humaine, fondée sur l’union du vrai (imān/la foi), du bien (islām/pratique cultuelles) et du beau (ihsān/perfectionnement spirituels). En cela, sa pensée s’inscrit à la fois dans la continuité de la tradition islamique et dans une réponse originale aux défis de son époque – colonisation, décadence morale, ignorance – tout en demeurant éminemment actuelle dans ses principes et sa portée.
Ce modèle, profondément enraciné dans les réalités sociales et culturelles de l’Afrique de l’Ouest, continue de féconder les consciences et de former des individus capables d’incarner un islam vivant, éclairé et transformateur, à la fois dans leur intériorité et dans leur engagement dans la cité.
Mouhameth Galaye Ndiaye,
Théologien et philosophe
Directeur Institut Islamique Al-Mihrab
Bruxelles, le vendredi 09 janvier 2026
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