Plonger pour comprendre : “MEDUSA”, quand l’art sous-marin devient manifeste écologique

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Par Mohammed Tafraouti

À l’heure où les écosystèmes marins subissent des pressions croissantes, réchauffement climatique, surpêche, prolifération d’espèces comme les méduses, une œuvre artistique singulière choisit de répondre par l’émotion et l’immersion. Medusa, produit par l’association Le Premier Souffle, dont la direction artistique est assurée par Bastien Soleil, avec Marion Crampé et Rose Molina comme chorégraphes et danseuses apnéistes, propose une expérience inédite : une performance chorégraphique entièrement réalisée en apnée, au cœur même de l’eau.

Plus qu’un spectacle, MEDUSA s’impose comme une tentative de réconciliation entre l’humain et le monde marin. Pendant 25 minutes, cinq danseurs, Marion Crampé, Rose Molina Barrios, Aurélie Coze, Dimitrii Staev et Oliver Gregory, évoluent en suspension dans une piscine de cinq mètres de profondeur, cumulant plus d’1 h 15 de respiration suspendue, défiant les limites du souffle et du corps, pour donner à voir une esthétique rare, faite de lenteur, de tension et de grâce.

« Cette création se distingue par son caractère inédit : jamais auparavant une œuvre n’a proposé une performance chorégraphique entièrement en apnée, dans un environnement aquatique réel, sur une durée aussi longue, sans assistance respiratoire et à une telle profondeur », explique l’équipe du Premier Souffle.

« Mais au-delà de la prouesse physique et artistique, MEDUSA porte une intention profonde, celle de réconcilier l’humain avec l’eau.

Dans nos sociétés contemporaines, l’eau, et plus particulièrement la mer, fascine autant qu’elle effraie. Beaucoup l’aiment de loin, depuis la rive, sans jamais oser s’y abandonner pleinement. Elle demeure un territoire inconnu, parfois hostile, souvent fantasmé. Cette distance nourrit une forme de rupture entre l’homme et un élément pourtant fondamental à son existence. »

Dans cette œuvre, la mer ne se contente pas d’être un décor, elle devient une présence. L’eau n’est plus un simple milieu, mais une écriture vivante. Chaque mouvement semble y tracer une phrase, chaque suspension une respiration du monde. Les corps ne dansent pas seulement dans l’eau, ils dialoguent avec elle, comme s’ils en révélaient une mémoire silencieuse.

Mais derrière la prouesse physique se dessine une lecture profondément écologique. « Pour comprendre la mer, nous devons d’abord entrer dans son monde », affirme Mona Samari, journaliste et fondatrice du projet Med Mosaic, partenaire de la production MEDUSA.

« L’augmentation des proliférations de méduses en Méditerranée illustre les déséquilibres causés par le réchauffement des eaux et la surpêche. MEDUSA devient ainsi un symbole écologique et une invitation à regarder en arrière. »

Dans cette perspective, l’œuvre dépasse le cadre artistique pour interroger notre rapport au vivant. Là où les discours scientifiques alertent, la performance, elle, fait ressentir. Elle rend visible l’invisible, transformant l’eau en espace de narration et d’émotion.

Une partie du public est d’ailleurs invitée à vivre cette immersion au plus près, équipée de masques et tubas, tandis que d’autres spectateurs observent la scène via une projection en direct. Deux regards, deux expériences, pour une même intention, reconnecter.

Il se joue alors quelque chose de plus intime. Au contact de l’eau, le corps semble se souvenir, comme s’il retrouvait une origine oubliée, un état premier où le mouvement précède la parole. Libéré de la gravité, il devient plus lent, plus attentif, presque méditatif. Le spectateur, à son tour, est invité à ralentir, à ressentir plutôt qu’à comprendre.

MEDUSA s’inscrit ainsi dans une dynamique transdisciplinaire où art, science et sensibilisation environnementale convergent. Le projet rejoint une réflexion plus large sur la « culture de l’océan », que Mona Samari appelle de ses vœux :

« Pour préserver notre mer Méditerranée, nous avons plus que jamais besoin de développer une culture de l’océan à travers l’art, la recherche scientifique et le journalisme marin. »

Créée pour être adaptable, la performance ambitionne une diffusion internationale après sa première prévue le 30 mai 2026 à la Biennale de danse des Sables-d’Olonne. À terme, elle pourrait devenir un véritable écosystème artistique et pédagogique, formant de nouveaux interprètes et sensibilisant divers publics aux enjeux marins.

Dans un monde où la mer est souvent perçue à distance, MEDUSA propose une autre voie, celle de l’immersion, de la sensation et de l’engagement. Une plongée artistique qui, au-delà de la beauté, nous rappelle une évidence, nous protégeons ce que nous apprenons à aimer.

Et peut-être est-ce là sa plus grande force, nous faire quitter la surface, au sens propre comme au figuré, pour redécouvrir, dans le silence de l’eau, une part essentielle de notre humanité.

La toute première représentation de MEDUSA aura lieu le 30 mai à 21 h 30, dans le cadre de la Biennale de la danse des Sables-d’Olonne. La performance prendra place dans la piscine du Remblai.

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