Disparition d’une figure majeure de l’islam sénégalais et de la communauté mouride
Par son neveu, Dr Serigne Souhaybou Kébé
Le Sénégal, la communauté mouride et l’ensemble du monde musulman sont en deuil. L’annonce du rappel à Dieu de Serigne Cheikh Ahmad Mbacké, fils aîné de Serigne Saliou Mbacké et khalife de sa famille spirituelle, a suscité une profonde émotion à travers le pays.
Avec sa disparition, le Sénégal perd l’un de ses plus grands bâtisseurs d’hommes, un éducateur hors pair, un guide spirituel respecté et un acteur majeur du développement religieux et social. Sa vie entière fut consacrée à l’adoration de Dieu, à l’éducation des jeunes générations, à la promotion du travail licite et à la construction d’institutions religieuses au service de la foi et de la société.
À travers son parcours exceptionnel, Serigne Cheikh Ahmad Mbacké a incarné avec fidélité l’idéal mouride hérité de Cheikh Ahmadou Bamba : unir la spiritualité à l’action, la dévotion au travail, la quête de Dieu au service des hommes.
Une enfance bercée par le Coran et l’éducation spirituelle
Né en 1939 dans le village de Khabane, dans la région de Thiès, Serigne Cheikh Ahmad Mbacké grandit dans un environnement profondément marqué par la spiritualité, le savoir et le service de l’islam. Fils aîné de Serigne Saliou Mbacké, éminent éducateur et promoteur de l’enseignement coranique, il fut très tôt initié aux valeurs de discipline, de piété et de dévouement.
Dès son plus jeune âge, il fut confié à l’enseignement du Saint Coran auprès de l’éminent maître coranique Serigne Mor Mbaye Cissé, l’une des grandes références de l’éducation traditionnelle islamique de son époque. Il y mémorisa intégralement le Livre sacré avec distinction, révélant très tôt une intelligence remarquable, une grande rigueur et une passion sincère pour le savoir.
Après avoir achevé sa formation coranique, il poursuivit ses études auprès de prestigieux savants de Diourbel et de Touba, notamment Serigne Mouhamad Dème et Serigne Habibou Mbacké. Sous leur direction, il approfondit les sciences islamiques, la langue arabe, le fiqh malikite, les fondements du droit musulman, la théologie et la spiritualité. Cette solide formation constitua le socle de sa future mission d’éducateur, de guide religieux et de serviteur dévoué de la voie mouride.
Une formation spirituelle d’exception
Parmi les étapes décisives de sa formation figure son séjour auprès de son oncle paternel, Serigne Hamzatou Diakhaté, l’une des grandes figures spirituelles du mouridisme.
Sous sa direction, il apprit les vertus du service désintéressé, de l’humilité, de la discipline intérieure et de la proximité avec Dieu. Cette éducation spirituelle façonna durablement sa personnalité et fit de lui un homme profondément enraciné dans les valeurs de la tradition mouride.
Cette école du service, de la patience et du dépassement de soi demeurera la source d’inspiration de toute son action future.
Un éducateur au service des générations
Pour Serigne Cheikh Ahmad Mbacké, la plus grande richesse d’une nation réside dans la qualité de l’éducation qu’elle transmet à sa jeunesse.
C’est pourquoi il consacra toute son existence à la création, au développement et au soutien des daaras et écoles coraniques à travers le Sénégal. Des centaines d’enfants bénéficièrent de son accompagnement, de son soutien matériel et de son attention paternelle.
Grâce à son engagement constant, de nombreux jeunes sont devenus mémorisateurs du Coran, enseignants, prédicateurs et acteurs du développement religieux et social.
Son œuvre éducative demeure aujourd’hui l’un des héritages les plus précieux qu’il lègue à la communauté mouride et à la nation sénégalaise.
Un bâtisseur de mosquées et de lieux de culte
Le nom de Serigne Cheikh Ahmad Mbacké restera également associé à la construction et à la rénovation de nombreuses mosquées à travers le pays.
Parmi les réalisations les plus remarquables figurent :
- La Grande Mosquée de Mbour ;
- La Mosquée de la Corniche Serigne Cheikh à Touba ;
- La Grande Mosquée de Khabane ;
- La Mosquée des Parcelles Assainies ;
- La Mosquée de Touba Almadies à Dakar ;
- La Grande Mosquée de Mbacké Baol.
À ces réalisations s’ajoutent de nombreuses autres mosquées édifiées dans les villes, villages et foyers religieux du Sénégal.
Pour lui, la mosquée ne constituait pas seulement un lieu de prière. Elle représentait également un espace d’éducation, de cohésion sociale, de transmission des valeurs religieuses et de formation des consciences.
Le modèle du travail licite et du développement économique
L’une des caractéristiques les plus remarquables de Serigne Cheikh Ahmad Mbacké fut sa capacité à incarner l’enseignement de Cheikh Ahmadou Bamba selon lequel la spiritualité authentique doit s’accompagner du travail, de la production et de l’effort.
Grand exploitant agricole, il possédait d’importants domaines dans plusieurs localités telles que Khélcom, Khabane, Lagane et d’autres zones agricoles.
Cependant, l’agriculture n’était pas pour lui un moyen d’accumulation personnelle. Les revenus générés par ses activités étaient principalement consacrés au financement des écoles coraniques, à l’entretien des daaras, à la prise en charge des élèves, à la construction des mosquées et à la réalisation de nombreux projets sociaux.
Par son exemple, il démontra qu’il était possible de concilier spiritualité et développement, ascèse et productivité, dévotion et responsabilité économique.
Il fut ainsi l’illustration vivante de l’éthique mouride fondée sur le travail licite, l’autonomie économique et le service de la communauté.
Une vie de simplicité et de renoncement
Malgré l’ampleur de ses réalisations et les moyens dont il disposait, Serigne Cheikh Ahmad Mbacké demeura toute sa vie un modèle de sobriété et de détachement.
Il privilégiait la simplicité aux apparences, l’humilité aux honneurs et le service aux privilèges.
Tous ceux qui l’ont connu témoignent de sa discrétion, de sa douceur, de sa capacité d’écoute et de sa fidélité aux valeurs de modestie héritées des grands maîtres du mouridisme.
Cette cohérence entre ses convictions et son mode de vie explique l’immense respect dont il jouissait auprès de ses disciples et de l’ensemble de la population.
Un homme resté au service jusqu’à son dernier souffle
Même affaibli par l’âge et la maladie, Serigne Cheikh Ahmad Mbacké ne cessa jamais d’assumer ses responsabilités.
Il choisit de passer les huit derniers mois de sa vie à Khélcom, au cœur de ses champs, de ses daaras et de ses projets communautaires. Jusqu’à ses derniers instants, il demeura fidèle à sa mission de service, de travail et d’accompagnement spirituel.
À l’image de Serigne Manoumbé Mbacké, qui avait lui aussi choisi de terminer sa vie sur les terres de la Khidma, il voulut rencontrer son Seigneur au cœur même de l’œuvre qu’il avait consacrée à Son service.
Cette fidélité exemplaire au devoir constitue l’une des plus belles leçons qu’il laisse aux générations futures.
Un héritage appelé à traverser les générations
Les grands hommes ne disparaissent jamais totalement. Ils continuent de vivre à travers leurs œuvres, leurs enseignements et les valeurs qu’ils transmettent.
Les mosquées bâties par Serigne Cheikh Ahmad Mbacké continueront d’accueillir les fidèles. Les écoles qu’il a fondées poursuivront leur mission de formation. Les milliers de jeunes qu’il a éduqués perpétueront son message de foi, de travail et de service.
Son héritage dépasse largement le cadre familial ou communautaire. Il appartient désormais au patrimoine spirituel, éducatif et social du Sénégal.
En ce moment de recueillement, nous prions le Très-Haut de l’accueillir dans Sa miséricorde infinie, de récompenser abondamment les services qu’il a rendus à l’islam, à la communauté mouride et à la nation sénégalaise, et d’accorder patience et réconfort à sa famille, à ses disciples et à tous ceux qui l’ont aimé.
« Nous appartenons à Dieu et c’est vers Lui que nous retournerons. »