Méditerranée : Sommes-nous à l’aube de la bataille finale pour ses profondeurs ?
Par Mohamed Tafraouti
Pendant des siècles, les grands fonds marins sont demeurés largement hors de portée de l’exploitation humaine. Toutefois, avec les progrès des technologies de pêche, les flottilles ont progressivement étendu leurs activités vers des eaux toujours plus profondes. En Méditerranée, les pêcheries profondes sont principalement motivées par la valeur commerciale de la crevette rouge profonde, et l’effort de pêche se concentre le long du talus continental, à des profondeurs comprises entre 500 et 800 mètres environ, où les captures demeurent économiquement rentables.

Consciente de la vulnérabilité des écosystèmes profonds dès 2005, la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM) a adopté une interdiction du chalutage de fond au-delà de 1 000 mètres de profondeur, prohibant l’utilisation des dragues et des chaluts de fond sous ce seuil dans l’ensemble de la Méditerranée et de la mer Noire.
À l’époque, le seuil des 1 000 mètres correspondait globalement aux limites opérationnelles des flottilles ciblant les crevettes profondes.
Le monde a changé depuis 2005. Les données scientifiques accumulées au cours des dernières années indiquent désormais que les habitats profonds vulnérables s’étendent bien au-dessus de la limite actuellement en vigueur. Aujourd’hui, les organisations de conservation et les scientifiques marins estiment que le seuil actuel de 1 000 mètres devrait être abaissé à 800 mètres, ce qui alimente au sein de la CGPM les appels à un renforcement de la protection et à une extension préventive de l’interdiction vers des profondeurs moins importantes.
Désormais confrontés à un choix crucial, les États membres de la CGPM peuvent soit renforcer la protection de certains des derniers écosystèmes marins relativement préservés de la région, soit risquer une dégradation accrue d’habitats dont la restauration pourrait nécessiter des siècles, simplement pour permettre à quelques centaines de navires de poursuivre leurs activités de pêche à ces profondeurs. Pour les pays du sud de la Méditerranée en particulier, l’adoption d’une approche de précaution en matière de conservation des grands fonds marins, à l’image de celle récemment adoptée par l’Égypte à la fin de l’année 2025, sera essentielle pour concilier protection écologique et durabilité à long terme des ressources marines.

Le débat qui se déroule actuellement au sein de la CGPM en 2026 ne porte pas seulement sur une limite de profondeur ou sur quelques centaines de mètres de plus ou de moins. Il révèle en réalité des visions concurrentes de l’avenir de notre Méditerranée commune. Pouvons-nous réellement continuer à considérer les écosystèmes marins comme de simples ressources destinées à être exploitées jusqu’à leur épuisement, au bénéfice d’un nombre limité d’entreprises et de navires ?
Là, dans l’obscurité froide des grands fonds marins, le simple passage de quelques chalutiers peut altérer des écosystèmes qui ont mis des siècles à se développer. Le chalutage de fond peut dévaster des habitats fragiles façonnés à l’échelle des temps géologiques, laissant des cicatrices susceptibles de persister pendant des générations. Dotés de moteurs puissants développant souvent entre 500 et plus de 1 000 chevaux, d’engins de chalutage lourds ainsi que de technologies sophistiquées de sonar et de cartographie des fonds marins, ces navires constituent une flotte historiquement concentrée à Mazara del Vallo, en Italie, mais également active dans certaines régions d’Espagne, notamment en Catalogne, ainsi qu’en Grèce et, depuis les années 2000, en Turquie.
800 mètres : un seuil scientifique, non un luxe
Alors que les ONG et les scientifiques plaident pour un abaissement du seuil à 800 mètres afin de mieux protéger les écosystèmes marins vulnérables et des stocks profonds déjà fragilisés, notamment ceux de la crevette rouge, la réalité est que seule une très faible fraction de la flotte méditerranéenne, soit environ 4 à 5 %, ou près de 400 navires sur plus de 8 700 chalutiers enregistrés, dispose des capacités techniques nécessaires pour opérer à des profondeurs proches de 1 000 mètres. Un nombre encore plus restreint y pêche effectivement de manière régulière. Cette flotte est répartie de manière inégale : l’Italie en constitue la principale composante, suivie de l’Espagne, de la Grèce et de la Turquie, tandis que d’autres pays, comme l’Algérie, ne représentent qu’une part marginale.
De ce constat découle l’appel pressant des scientifiques : abaisser le seuil d’interdiction à au moins 800 mètres. Il ne s’agit pas d’un simple débat technique, mais bien d’un enjeu touchant à l’avenir même de la mer. Une telle mesure permettrait de protéger plus de 100 000 kilomètres carrés d’écosystèmes profonds, de réduire le chevauchement entre les zones de pêche et les habitats vulnérables, et de préserver le rôle des grands fonds marins comme sanctuaire climatique et puits de carbone.
Plus important encore, des études empiriques menées dans sept pays méditerranéens, dont l’Égypte, la Tunisie, la France, l’Italie et l’Espagne, confirment que l’impact économique sur les pêcheurs demeurerait marginal. Certains rapports scientifiques recommandent même d’abaisser davantage ce seuil jusqu’à 600 mètres dans les zones les plus fragiles, en particulier celles qui abritent des habitats à très faible capacité de régénération, tels que les coraux d’eau froide et les éponges des grands fonds.
La voix des plongeurs : un témoignage venu des profondeurs
M. Younes El Baghdidi, président de l’Association Fnideq Champions de chasse sous-marine et de protection de l’environnement, affirme que le chalutage de fond provoque des dommages irréversibles aux habitats marins riches en biodiversité. En détruisant les fonds marins, il dévaste des milieux sensibles qui nécessitent de nombreuses années pour se reconstituer.
Il souligne que les plongeurs et les acteurs de terrain constatent quotidiennement la pression croissante exercée sur les écosystèmes marins, qu’elle résulte de la surpêche, de la pollution plastique ou de la dégradation d’habitats essentiels tels que les récifs coralliens et les herbiers marins. Selon lui, la préservation de ce patrimoine exige une véritable transition : passer de la surexploitation à la durabilité grâce à un renforcement de la surveillance environnementale, au soutien de la recherche scientifique et à l’implication des communautés côtières dans une gouvernance participative efficace. Les aires marines protégées doivent également être étendues et les lois appliquées avec rigueur, car le maintien du statu quo conduira à des pertes irréversibles. L’océan, rappelle-t-il, n’est pas seulement une source de subsistance, mais un système vivant qui requiert une protection collective urgente avant qu’il ne soit trop tard.
« Sur le terrain, en tant que plongeur, je ne vois pas la mer comme une simple étendue bleue, mais comme un espace vivant et vibrant qui révèle ses secrets à chaque plongée. Lorsque je descends dans les profondeurs, je constate de mes propres yeux comment certains habitats se transforment en zones sinistrées après le passage des chaluts de fond. Les récifs coralliens perdent leurs couleurs éclatantes et deviennent des structures ternes ; les poissons qui évoluaient autrefois en harmonie disparaissent, laissant derrière eux un vide oppressant qui reflète la violence silencieuse de cette destruction. C’est dans le silence des profondeurs que l’on comprend que la mer n’est pas une ressource destinée à être épuisée. Elle constitue un système de vie interdépendant où la moindre perturbation menace l’ensemble de l’équilibre écologique, entraînant des pertes irremplaçables. »
La science avance… la politique hésite
Lors des réunions régionales d’experts, une dynamique positive s’est dégagée en faveur de l’adoption du seuil des 800 mètres, soutenue par plusieurs États. Toutefois, les décisions politiques demeurent en deçà des attentes. C’est là que réside l’écart traditionnel : la science apporte les preuves, tandis que la politique arbitre entre coûts économiques et pressions des intérêts sectoriels.
Parmi les positions favorables, certains pays du sud de la Méditerranée ont également exprimé leur adhésion à cette approche de précaution. Firas Al-Jabri a indiqué que la Libye soutient et encourage le renforcement des restrictions environnementales applicables à la pêche maritime afin de protéger les écosystèmes sensibles. Dans ce contexte, Tripoli est favorable à l’extension de l’interdiction du chalutage profond de 1 000 à 800 mètres, conformément à sa stratégie de préservation des ressources marines.
Cette orientation s’inscrit également dans l’esprit de la loi libyenne n° 14 de 1989 relative à la pêche maritime, qui prévoit déjà plusieurs mesures techniques de conservation, notamment une taille minimale de maille fixée à 4 centimètres afin de limiter la capture des juvéniles.
À l’inverse, les défenseurs de l’environnement soulignent que l’Atlantique Nord-Est applique une interdiction comparable depuis 2017, plaçant ainsi la Méditerranée face à son propre « retard réglementaire ». Cette situation met en évidence un cadre de gouvernance maritime où les considérations scientifiques se trouvent imbriquées dans des arbitrages économiques et politiques au sein d’un espace de négociation complexe entre États et secteurs productifs.
Sommet des Nations Unies sur l’océan à Nice : quand le discours se heurte à la réalité
Lors du Sommet de l’océan à Nice, le président français a annoncé son intention de restreindre le chalutage de fond dans certaines aires marines protégées. Les militants et les organisations environnementales ont vivement réagi, estimant que ces mesures demeuraient partielles et soulignant que de vastes portions de ces zones restent ouvertes à des pratiques de pêche destructrices.
Cette situation illustre la tension persistante entre le discours environnemental et l’action concrète : la protection est parfois réduite à une simple désignation administrative dépourvue de véritable substance écologique, ce qui affaiblit la crédibilité politique.
Cette controverse ne relève pas uniquement d’un désaccord sur les intentions ; elle révèle également une crise de confiance. Lorsque des États déclarent des « aires protégées » sans y interdire les activités les plus destructrices, la protection devient un slogan vide de sens et la politique environnementale perd toute portée opérationnelle.