
Par : Mouhameth Galaye Ndiaye, théologien et philosophe, directeur de l’institut al-Mihrab à Bruxelles
Les grandes figures intellectuelles et spirituelles se distinguent généralement par les œuvres, les institutions et les réalisations positives qu’elles laissent derrière elles, dont l’influence peut se prolonger sur plusieurs générations. Parmi ces grandes figures, il convient sans aucun doute de mentionner El Hâdji Mâlick Sy (1853-1922), fondateur de la zâwiya mâlikite tidjâne de Tivaouane. Quiconque examine attentivement sa vie, son parcours intellectuel et son œuvre religieuse constate d’emblée qu’il s’agit d’une personnalité hors du commun, animée, dès les premières étapes de sa formation, par de hautes aspirations spirituelles et intellectuelles. Dès qu’il atteignit la maturité et entra dans l’âge adulte, il entreprit sans tarder de nombreux déplacements à travers le Sénégal afin d’acquérir le savoir, d’en approfondir la maîtrise et de multiplier les rencontres avec les détenteurs des sciences de son temps. Cette quête ne se limita pas aux seules sciences religieuses, mais embrassa également les disciplines auxiliaires indispensables à la formation du savant musulman de son époque. Il constitua ainsi, alors qu’il était encore dans la fleur de l’âge, un capital intellectuel considérable qui allait ultérieurement servir de fondement à son activité d’enseignement, de prédication et d’encadrement spirituel. Après cette première phase de formation, c’est-à-dire lorsqu’il approcha de la vingtaine, El Hâdji Mâlick s’engagea avec sérieux, constance et détermination dans la voie de ceux qui l’avaient précédé, s’efforçant de suivre leur exemple et de s’inspirer de leurs qualités morales et spirituelles. Il devint progressivement une véritable référence dans le domaine du savoir religieux, au point d’accéder à une connaissance approfondie des états (ahwâl) et des stations spirituelles (maqâmât) décrits par la tradition soufie. Sa maîtrise du savoir et son autorité spirituelle finirent par lui conférer une position éminente dans la Tidjâniyya au Sénégal et, plus largement, en Afrique de l’Ouest. Il reçut le titre de « muqaddam », ainsi que l’« ijâza al-itlâq » dans la voie tidjâne, de la part de plusieurs autorités religieuses dont le nombre dépassait celui que l’on pouvait compter sur les doigts d’une seule main en Afrique occidentale. Il reçut ainsi l’autorisation générale de transmettre les awrâd de la Tidjâniyya, ses enseignements spirituels et ses secrets initiatiques, mais également d’investir à son tour des représentants (muqaddam) de la voie. Cette reconnaissance témoigne de l’ampleur de l’autorité religieuse qu’il avait acquise avant même que Tivaouane ne devienne le principal foyer de rayonnement de son enseignement. À partir de là, nous pouvons établir le constat suivant : s’il est une caractéristique qui distingue particulièrement El Hâdji Mâlick Sy, une fois cette période de formation achevée, c’est une qualité que nombre de savants de son époque ne possédaient pas au même degré : la capacité à transformer l’accumulation du savoir en un véritable projet institutionnel d’éducation, de formation et d’encadrement social. Après avoir maîtrisé la plupart des sciences et des disciplines enseignées dans son environnement culturel, il accéda à la fonction de cheikh et se consacra à l’enseignement de tous ceux qui souhaitaient devenir ses étudiants ou ses disciples. Le savoir qu’il avait patiemment acquis au cours de ses années de formation ne demeura donc pas une possession individuelle ; il devint progressivement un instrument de transmission et de transformation de la société. C’est précisément dans cette articulation entre acquisition du savoir, formation spirituelle et diffusion organisée de l’enseignement que réside l’une des dimensions essentielles de son projet.
Il se distingua également, en tant que figure centrale de cette période, par le rôle d’intermédiaire qu’il joua entre ses compatriotes affiliés à la Tidjâniyya et les autorités coloniales françaises, ainsi qu’entre ces populations et les autres communautés et composantes religieuses. Ce rôle d’intermédiaire ne doit toutefois pas être confondu avec une adhésion au projet politique ou idéologique colonial. Il convient, au contraire, de distinguer la coopération circonstancielle et la médiation sociale d’une éventuelle adhésion doctrinale à l’ordre colonial. Cette distinction est essentielle pour comprendre la stratégie adoptée par El Hâdji Mâlick Sy dans une période où le rapport de forces entre les autorités coloniales et les acteurs religieux avait profondément changé. Il convient toutefois de souligner que, si les autorités coloniales françaises finirent par lui accorder leur confiance et par le considérer comme un intermédiaire respecté, c’est en raison de la crédibilité dont il jouissait auprès de la population, mais aussi après une longue expérience de leurs relations avec lui, au cours de laquelle il ne s’écarta jamais, fût-ce d’un pas, de la voie qu’il s’était fixée dans son œuvre de prédication. Les autorités coloniales le surveillaient étroitement et consignaient ses déplacements, ses rencontres et ses activités. Elles demeurèrent ainsi longtemps méfiantes à son égard et ne se départirent guère de leurs inquiétudes. Lorsque les autorités coloniales commencèrent à nourrir des soupçons à son encontre, elles le convoquèrent à plusieurs reprises afin de l’interroger et de discuter avec lui au sujet d’accusations qui lui étaient imputées et dont plusieurs étaient, selon les sources mobilisées par cette tradition biographique, dépourvues de fondement. Il parvint cependant à surmonter les obstacles et les manœuvres destinés à limiter ses nombreux déplacements à travers le Sénégal ou, plus précisément, à entraver son activité de prédication, qu’il avait intensifiée avec détermination après son retour du pèlerinage à La Mecque à la fin de l’année 1888.
En réalité, l’ensemble de ces inquiétudes et de cette surveillance particulièrement étroite peut s’expliquer par le fait que les autorités coloniales voyaient en El Hâdji Mâlick, dans ses déplacements, ses rencontres et ses activités, ainsi que dans le titre de Hâjj ajouté à son nom après son retour du pèlerinage, une personnalité non seulement savante, mais aussi et surtout centrale dans cette période charnière de l’histoire du Sénégal. Elles pouvaient d’autant plus redouter son influence que son activité religieuse s’inscrivait dans un contexte encore marqué par la mémoire des résistances armées dirigées contre la conquête française. Elles craignaient ainsi qu’il ne saisisse une occasion pour suivre les traces du grand dirigeant tidjâne El Hâdji Omar al-Fûtî Tall, qui avait conduit l’un des plus importants mouvements de jihâd armé de la région et résisté à l’expansion coloniale française.
Il semble toutefois qu’El Hâdji Mâlick n’ait pas renoncé du jour au lendemain à ses aspirations de lutte contre les envahisseurs coloniaux. Cette évolution paraît plutôt avoir été le résultat d’une analyse approfondie de la conjoncture historique particulièrement difficile dans laquelle il se trouvait. La transformation de sa stratégie doit ainsi être comprise moins comme un abandon de ses convictions religieuses que comme une réorientation des moyens employés pour réaliser ce qu’il considérait comme sa responsabilité envers la communauté. Le changement de contexte, le déséquilibre croissant des forces militaires et l’affermissement de l’administration coloniale contribuèrent vraisemblablement à cette évolution. Celle-ci lui permit également de réduire l’ampleur des inquiétudes et des risques que les autorités coloniales pouvaient redouter de sa part. Par ailleurs, le climat relativement pacifique qui prévalait à cette époque lui permit lui-même d’établir, avec habileté et intelligence, des relations de travail et de médiation avec les autorités coloniales. Il profita de ce contexte pour se consacrer pleinement à la prédication, à l’orientation spirituelle et surtout à l’éducation des générations. Il construisit des écoles, des mosquées et des zâwiyas destinées à l’éducation spirituelle, à l’enseignement et à la diffusion de la conscience religieuse dans des lieux stratégiques des grandes villes. À Saint-Louis (Ndar), il construisit sa zâwiya en 1892, puis sa grande mosquée en 1919 ; il fonda également la zâwiya de Tivaouane en 1897, ainsi que celle de Dakar en 1906. Il fit de même dans d’autres villages plus éloignés et isolés, tels que Ngambou-Thiellé, Diacksao et Ndiarndé, où son activité contribua à étendre progressivement le réseau de son enseignement et de sa prédication. Ce réseau de centres religieux et éducatifs ne saurait être réduit à une simple multiplication de lieux de culte. Il constituait, à bien des égards, une infrastructure pédagogique et sociale, destinée à former des disciples, à transmettre les sciences islamiques, à assurer l’éducation morale et spirituelle des populations et à produire, à son tour, des relais capables de diffuser cet enseignement dans d’autres régions. La zâwiya devenait ainsi simultanément un espace de prière, d’enseignement, de formation spirituelle, de sociabilité et de transmission. L’œuvre d’El Hâdji Mâlick Sy apparaît dès lors comme un projet éducatif structuré, dont la portée dépassait largement la seule relation personnelle entre un maître et ses disciples.
Il est également utile de souligner qu’El Hâdji Mâlick n’était pas un soufi passif vivant aux dépens d’autrui. Parallèlement à la prédication à laquelle il consacra une grande partie de son existence, il exerçait plusieurs activités professionnelles. Il possédait notamment des terres agricoles dans les campagnes et, après les récoltes, vendait sa production. Il disposait ainsi d’un revenu licite qu’il gagnait par son propre travail. Ses biographes rapportent qu’il finança lui-même son pèlerinage à La Mecque après avoir bénéficié d’une saison agricole particulièrement abondante et favorable. Cette dimension mérite d’être soulignée, car elle permet de replacer son activité dans une conception ancienne de l’éthique soufie, selon laquelle l’ascèse (zuhd) ne se confond pas nécessairement avec l’oisiveté, la dépendance matérielle ou le refus du travail. Cette articulation entre spiritualité et travail matériel trouve en effet des précédents importants dans l’histoire du soufisme classique. Plusieurs grandes figures soufies sont présentées dans les sources comme ayant exercé une activité professionnelle ou ayant insisté sur la nécessité de rechercher un gain licite (kasb al-halâl) tout en préservant l’indépendance du cœur à l’égard des biens du monde. Abû Sa’îd al-Kharrâz lui-même est associé, dès son nom et dans les notices biographiques qui lui sont consacrées, à une activité artisanale ; al-Hallâj est également décrit dans plusieurs sources biographiques comme ayant exercé le métier de cardeur de coton ; quant à Abû Hâmid al-Ghazâlî, son œuvre témoigne d’une réflexion beaucoup plus large sur l’éthique du gain, du travail et de l’usage des biens, même si son propre parcours ne saurait être assimilé à celui d’un artisan ou d’un agriculteur. On pourrait également évoquer ʿAbd al-Qâdir al-Jîlânî, dont les biographies insistent sur la recherche du gain licite et sur la condamnation de la dépendance à l’égard des créatures. Il faut néanmoins éviter de transformer ces exemples en une règle uniforme applicable à tous les soufis : les formes de subsistance et les attitudes à l’égard du monde matériel ont varié considérablement selon les individus, les époques et les milieux. Dans cette perspective, l’activité agricole et commerciale d’El Hâdji Mâlick Sy prend une signification particulière. Elle montre que son projet spirituel et éducatif ne reposait pas sur une rupture avec toute activité économique, mais pouvait au contraire s’appuyer sur une certaine autonomie matérielle, permettant au savant et au maître spirituel de ne pas faire de la subsistance de ses disciples ou de la population la condition de son activité religieuse. Le travail devient alors non pas une fin en soi, mais un moyen de préserver la dignité, l’indépendance et la liberté nécessaires à l’accomplissement de la mission religieuse. Sous cet angle, l’exemple d’El Hâdji Mâlick Sy s’inscrit dans une conception du soufisme où le détachement intérieur ne signifie pas nécessairement le retrait de toute activité professionnelle : ce qui importe n’est pas seulement ce que la main possède, mais ce que le cœur en fait. Cette dimension économique et professionnelle prépare d’ailleurs naturellement l’étape suivante de son parcours. Car El Hâdji Mâlick Sy ne limita pas ses activités à l’agriculture. Il exerça également le commerce des livres imprimés et des manuscrits, et fut, selon les sources citées, représentant de certaines maisons d’édition maghrébines au Sénégal, notamment de l’imprimerie al-Tha’âlibiyya d’Alger. Il est ainsi rapporté qu’après la saison des récoltes, il se rendait dans les grands centres urbains, notamment à Dakar et à Saint-Louis, afin de rencontrer des commerçants arabes, d’acquérir certains ouvrages – en particulier les grands classiques – et de rencontrer les savants et voyageurs venus de différentes régions. Le commerce du livre apparaît ainsi comme un prolongement particulièrement cohérent de son activité intellectuelle : il ne s’agissait pas seulement de commercer des ouvrages, mais également de contribuer à leur circulation dans un environnement où l’accès aux livres savants constituait l’une des conditions essentielles du développement de l’enseignement islamique. Ainsi se dessine progressivement la cohérence d’ensemble du projet d’El Hâdji Mâlick Sy : acquisition du savoir, approfondissement spirituel, transmission pédagogique, implantation de zâwiyas, constitution de réseaux de disciples, activité agricole et commerciale, circulation des ouvrages et maintien d’une certaine autonomie matérielle. Loin de séparer artificiellement le spirituel, l’intellectuel et le matériel, son parcours semble au contraire les avoir articulés autour d’une même finalité : former l’homme musulman, transmettre le savoir et construire durablement les conditions sociales de la vie religieuse.