Dakar 29° · Guéwé 19:56

La ville de Touba : Un potentiel de tourisme religieux inexploité !!                            

par/Cheikh Ahmadou Bamba Ndiaye, Etudiant en master II recherche en droit des affaires

La confrérie mouride a vu le jour en 1883, dans une démarche de revivification de l’Islam sous forme de soufisme et comme système de résistance pacifique au projet colonial. C’était à une époque où le colonisateur français avait fini par imposer son hégémonie à l’aristocratie des Ceddo, des Guelewar et aux marabouts guerriers.  En ce qui concerne la fondation de la ville de Touba, elle, n’est pas un fait anodin ; il y a une conception spirituelle qui justifie l’attachement de tous les Mourides à cette ville. Le fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba, était à la recherche d’un havre de paix et de calme, loin des foules et du tumulte, afin de se consacrer entièrement à Dieu et à son Prophète (PSL). C’est dans cette perspective de se détacher de tout ce qui pouvait constituer un frein à son aspiration profonde vers Dieu qu’il quitta Mbacké-Cadior pour s’installer à Mbacké-Baol en 1883. L’affluence y étant toujours aussi grande, il émigra de nouveau et fonda Darou Salam en 1886. Ce n’est que trois ans plus tard, en 1888, que Dieu lui indiqua la ville sainte de Touba. C’est au bout de ce long cheminement spirituel que Touba voit le jour, devenant aujourd’hui la capitale du mouridisme et le dépositaire de la culture mouride. C’est en raison de cette dimension spirituelle que la ville connaît une affluence considérable et exceptionnelle, surtout lors du Magal de Touba. Aujourd’hui, Touba, au-delà d’être le foyer vivant de la culture mouride, regorge de nombreux sites susceptibles d’attirer un tourisme religieux. Malheureusement, ce tourisme reste inexploité et demeure, à ce jour, l’un des plus grands potentiels économiques inexploités du Sénégal.

Certes, il existe un tourisme religieux à Touba, mais il demeure limité et se résume essentiellement au Grand Magal de Touba ; un tourisme éclair de 48 heures. Cet événement commémore le départ en exil de Cheikh Ahmadou Bamba, qui avait invité ses disciples à remercier Dieu pour les bienfaits reçus. C’est son fils, le deuxième Khalife Serigne Fallou Mbacké, qui a instauré sa célébration à Touba en 1947. Depuis lors, la ville rassemble chaque année des millions de fidèles venus prendre part à l’événement. Les pèlerins arrivent, se recueillent, puis repartent. Durant ces jours, Touba vibre, s’anime et connaît une affluence exceptionnelle. Mais une fois le Magal terminé, tout retombe alors que la sainte cité possède tous les atouts pour accueillir des visiteurs tout au long de l’année. La mise en valeur de la cité reste à faire.

Ainsi, Le tourisme religieux de Touba peut être valorisé d’abord à travers deux axes : la richesse de sa culture spirituelle, mais aussi grâce aux nombreux sites attractifs que recèle la ville sainte.

S’agissant de la culture mouride ; La communauté mouride s’est dotée d’une culture spécifique, à forte dimension artistique. À la découverte de la culture mouride, on constate que la Teranga sénégalaise y est plus que vivante et dans sa forme la plus achevée. En effet, les habitants ont une manière particulière de recevoir l’étranger à travers ce que l’on appelle le « Berndé ». Il s’agit d’un système d’hospitalité fondé sur la distribution gratuite et à grande échelle de nourriture et de boissons à tous les visiteurs, surtout lors des grands rassemblements religieux comme le Magal de Touba. Le « Berndé » est une pratique typiquement mouride. Pour les Mourides, ce n’est pas qu’un simple repas, c’est une action de grâce et un pilier de la solidarité communautaire. Au-delà du « Berndé », il y a le café Touba. Cette boisson aurait été rapportée par le Cheikh à son retour du Gabon en 1902. Sa consommation est devenue un rituel quotidien pour beaucoup de Sénégalais, mais sa production reste attachée à la communauté mouride, ce qui en garantit l’authenticité. Le « Berndé » comme le café Touba portent une forte dimension culturelle Mouride.

Cette dimension artistique se retrouve également dans le vestimentaire de la communauté. Les boubous mourides tels que le Baye Lahat, le Souaïbou, le Ndiakhass Baye Fall ou le Turki Ndiareme témoignent, par leur originalité, du caractère artistique de l’habillement mouride. Ce sont de véritables chefs-d’œuvre qui fascinent et attirent au premier regard. À cela s’ajoutent les accessoires mourides comme les Asma’ou, les Makhtoum, les Ndombo Baat, les Lafaa, le Ndialambaan, les chaussettes et les ceintures en cuir…

Enfin, sur le plan immatériel, Touba a développé son propre univers musical et littéraire. Au-delà des œuvres écrites par Cheikh Ahmadou Bamba, on retrouve le « Wolofal ». Loin d’être un simple chant, le « Wolofal » a une vocation essentiellement pédagogique. Il s’agit de chant en langue Wolof avec une dose religieuse qui enseigne aux Mourides les règles de bonne conduite, que ce soit envers son guide spirituel, envers ses semblables ou envers le monde. À côté du « Wolofal », il y a le Sam Fall, propre aux Baye Fall. C’est une pratique de dévotion collective qui consiste à scander en chœur, avec ferveur, la formule « Laa ilaha illa Allah, Mouhammadou Rassouloulah » pour glorifier Dieu. Ces expressions spirituelles fondent le cœur même de la culture du mouridisme, et Touba en demeure le foyer originel et authentique.  Au-delà, Les Mourides possèdent également une forme de politesse particulière qui se manifeste à travers des expressions spécifiques et le « Soudiote », propres à la communauté.

Cependant, force est de constater que la culture mouride n’est pas confinée à la ville sainte. Aujourd’hui, où qu’ils se trouvent, les Mourides perpétuent les enseignements du Cheikh comme un véritable mode de vie. C’est le fameux « Bamba partout ». C’est dans ce sillage que l’on retrouve, presque partout à travers le monde, les « Keur Serigne Touba » ainsi que des journées culturelles mourides célébrées à l’international, à l’image du « Bamba Day » organisé aux États-Unis. La culture mouride revêt ainsi un caractère universel. Toutefois, la ville de Touba reste le berceau de cette culture, tout part de Touba pour conquérir le monde. C’est un formidable facteur de connexion entre la ville sainte et le reste du monde. Le monde doit être invité à venir découvrir à la source cette culture qui inonde la planète et ne cesse de s’étendre jour après jour.

Touba est dépositaire d’une culture spirituelle authentique, à forte dimension artistique, qui a vocation à s’ouvrir au monde. Cette richesse culturelle mouride pourrait devenir un véritable levier pour ériger la ville sainte en une destination phare du tourisme religieux.

Au-delà de la culture mouride, la sainte ville de Touba regorge des sites qui peuvent favoriser le tourisme religieux.

Touba est une ville de pèlerinage. L’empreinte religieuse de la ville a laissé émerger des bâtiments et des lieux sacralisés. Ces lieux sont, en réalité, des lieux de pèlerinage pour la communauté mouride, mais il n’en demeure pas moins qu’ils peuvent avoir une vocation touristique pour le monde extérieur. Au premier rang figurent les lieux de prière. Le plus emblématique est la Grande Mosquée de Touba, qui est le plus grand édifice religieux d’Afrique de l’Ouest et qui compte parmi les 25 mosquées les plus splendides au monde. Son emplacement est stratégique, car elle se situe au centre de la ville. Elle en est l’épicentre, avec ses quatre portes qui s’ouvrent sur les quatre points cardinaux. Par sa splendeur et l’histoire de sa construction, la Grande Mosquée de Touba peut attirer davantage de visiteurs. En effet, elle a été construite dans un contexte marqué par la crise économique des années 1930 et par l’opposition de l’administration coloniale, qui a tout tenté pour contrarier le projet. C’est grâce à la vaillance de Mouhamadou Moustapha, premier khalife du fondateur de la ville, que la première pierre a été posée le 4 mars 1932. L’histoire de sa construction est également marquée par la réalisation du chemin de fer ayant permis d’acheminer les matériaux lourds depuis Diourbel vers Touba. Un véritable travail de fourmi, historique, qui a permis de déplacer des montagnes pour rendre effective la construction de la Grande Mosquée. Dans l’enceinte de la mosquée se trouvent les mausolées de Cheikh Ahmadou Bamba et de certains de ses fils. La présence de ces mausolées peut susciter la curiosité et donner lieu à un véritable tourisme, au-delà de leur dimension de lieux de prière. Le grand minaret de la mosquée est visible à 20 km à la ronde et, selon certains récits, il porte le nom de Lamp Fall. Nom donné par le deuxième khalife de Serigne Touba pour rendre hommage à l’un des premiers disciples du fondateur de§ Touba, Cheikh Ibrahima Fall. Derrière la Grande Mosquée se trouve le puits d’Aïnou Rahmati, qui signifie « la source de la miséricorde », creusé sur instruction du Cheikh par Cheikh Ibra Sarr Ndiagne. La construction de ce puits est entourée d’une histoire mystique, puisque le Cheikh lui-même aurait versé de l’eau de Zamzam sur le sol avant d’en ordonner le creusement.

Par sa beauté, son histoire mystique et la richesse qui entoure sa construction, la Grande Mosquée de Touba dispose de tous les atouts pour s’imposer comme la première destination de tourisme religieux du pays. Au-delà de la Grande Mosquée, la ville de Touba regorge d’autres mosquées sublimes qui pourraient devenir de véritables lieux de visite et de tourisme religieux. On peut citer la mosquée de Jaatoul Mahwa avec son dôme vert éclatant, la mosquée de Serigne Cheikh Saliou à l’entrée de Touba-Mbacké, ou encore la mosquée de Darou Salam, entre autres. Autant de joyaux méconnus qui témoignent de la richesse architecturale et spirituelle de la ville sainte et qui méritent d’être intégrés dans un circuit de découverte.

Au niveau du mur ouest de la Grande Mosquée, se trouve en face la résidence Cheikhoul Khadim. Construite par Serigne Abdoul Ahad Mbacké, surnommé « le Bâtisseur », elle avait pour objectif de servir de demeure aux khalifes du fondateur du mouridisme. C’est le lieu principal où se tiennent les vivifications du mois de Ramadan en présence du Khalife Général des Mourides. C’est également là que le Khalife reçoit les personnalités et les hôtes de marque. Il s’agit donc d’un site historique qui mérite d’être connu et valorisé.

Il y a également la bibliothèque de Cheikh Ahmadou Bamba, appelée Daaray Kamil, construite en 1977 par Serigne Abdoul Ahad Mbacké. Elle est composée de cinq salles abritant 150 000 ouvrages de tous genres. La première salle est dédiée au Saint Coran, la deuxième contient les œuvres de Cheikh Ahmadou Bamba, la troisième rassemble des ouvrages de culture générale et des encyclopédies traitant de tous les domaines : sciences du Coran, droit musulman, astronomie, mathématiques, médecine générale, etc. La quatrième salle contient des ouvrages sur l’histoire de la progéniture du Cheikh, ses compagnons et les grandes figures de l’Islam. Enfin, une dernière salle de 1 500 places accueille des conférences, surtout durant le mois de Ramadan. À Daaray Kamil, le Coran est récité quatre fois par jour par des pensionnaires désignés par le Khalife. Cette bibliothèque, bien qu’ayant pour principal objectif de vulgariser les écrits et la pensée du Cheikh, peut également constituer un lieu de visite touristique en raison de sa richesse spirituelle, culturelle et historique. Il faut également noter que le mausolée de son bâtisseur, Serigne Abdoul Ahad Mbacké, s’y trouve. Daaray Kamil est ainsi à la fois un lieu de savoir et un lieu de mémoire.

Il y a également « Beyti », la résidence personnelle de Serigne Touba située à Darou Khoudoss. Beyti est un lieu particulier pour la communauté mouride, car c’est là que le Cheikh a reçu la nouvelle de sa déportation en exil, mais aussi le lieu où il aurait rencontré le Prophète (PSL). Beyti conserve encore aujourd’hui certains vestiges du Cheikh ramenés de Mbacké Cadior. Ce lieu peut donc attirer un tourisme religieux, du fait qu’il garde un riche patrimoine de la communauté mouride et qu’il porte en lui les prémices du départ du Cheikh vers l’exil.

La ville de Touba regorge d’autres sites d’intérêt touristique exceptionnels. Darou Marnane, lieu de départ du Cheikh vers l’exil, Darou Salam, Ndam… sont autant de sites emblématiques qui pourraient faire l’objet d’une véritable exploitation touristique religieuse. Ces lieux ne doivent pas être simplement des lieux de pèlerinage lors des grands événements.

Touba est une ville de foi, de culture et d’histoire où chaque lieu raconte une partie de son héritage spirituel. Il y a donc urgence à construire un grand musée afin d’y exposer tous les vestiges du Cheikh et de ses compagnons, ou bien même à étendre le musée Fathul Fatah qui se trouve au sein de la bibliothèque « Këru Qaçida Yi » du complexe Cheikh Ahmadou Bamba (Université de Touba). Ce musée, inauguré le 09 août, est consacré à la vie et à l’œuvre du Cheikh. Son objectif est de conserver ses écrits et de mettre en valeur les techniques d’écriture qu’il utilisait. Il n’en demeure pas moins que Touba pourrait se doter d’un grand musée qui prendrait en compte non seulement la vie et l’œuvre du Cheikh, mais qui serait également l’occasion de conserver l’histoire entière de la communauté mouride, dont une grande partie est encore aujourd’hui transmise oralement.

Touba est une ville religieuse, mais pas seulement. Au regard de son héritage spirituel et de ses nombreux sites capables de raconter l’histoire du mouridisme et de son fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba, Touba peut devenir une capitale nationale du tourisme religieux, à l’image de Fès pour le Maroc. La valorisation de ces sites permettra non seulement de préserver un patrimoine spirituel et historique authentique, mais aussi d’offrir aux disciples et aux visiteurs du monde entier les moyens de venir puiser à la source de l’enseignement mouride. Pour permettre aux enfants de la Nation de connaître l’histoire religieuse de leur pays, des visites pédagogiques pourraient y être organisées. Au-delà de sa dimension spirituelle, ce tourisme religieux deviendra un véritable levier de développement économique pour la ville sainte. Il est temps que Touba ne soit plus considérée comme une ville d’événements, mais plutôt une véritable destination touristique.

Laisser un commentaire